L’inextinguible quête du savoir

Élucubrations du samedi soir.

Plus besoin de livres (dis-je en regardant les centaines de livres qui couvrent les murs de mon bureau) ???

Il n’y aurait désormais plus qu’UN seul livre: Claude ai (ou ChatGPT) ???

Tu ne lis plus. Tu poses des questions.

La connaissance est consolidée. Médiée par la bête.

Tu ne lis plus. Tu poses des questions.

Et tu te laisses guider par les réponses. Et tu poses d’autres questions. Et d’autres ensuite.

Apparaissent alors d’autres concepts, prêts à être creuser.

Tu les approfondis, tu les challenges. 

La connaissance jaillit devant tes yeux.

Le contexte (ma démarche): la quête du savoir.

L’humain est attiré par la connaissance comme les papillons le sont par le feu. 

En lien sans doute avec sa condition de mortel, avec le grand mystère de la vie, l’humain ne peut tout simplement pas ne pas chercher à connaitre, à comprendre davantage. 

Quitte à ce qu’il provoque – par effet corollaire dirons-nous – sa propre extinction. 

Ce “jusqu’au-boutisme cognitif” est gravé dans sa démarche tant la souffrance qu’il ressent de ne pas savoir est viscérale, est originelle. La démarche scientifique lui fournit un cadre. Mais l’étincelle était là, l’étincelle la précédait.

Bref, il ne peut pas ne pas. C’est comme ça. Chercher is humanum. Et c’est sans doute ce qui causera sa perte.

Mes questions:

J’ai posé la question suivante à Claude (Sonnet 4.6). Sa réponse fut plus qu’intéressante.

Ma question: Quel est le moteur profond de l’intarissable quête de savoir de l’être humain?

Réponse de Claude: La question touche quelque chose de fascinant. Plusieurs moteurs se superposent, et il est difficile de n’en désigner qu’un seul comme « profond » — mais on peut essayer de descendre jusqu’aux racines.

L’angoisse de la finitude, d’abord. L’humain est peut-être le seul être qui sait qu’il va mourir. Cette conscience crée un vertige que le savoir vient en partie combler : comprendre le monde, c’est le posséder symboliquement, lui arracher quelque chose qui dure au-delà de soi. Le livre, la théorie, la découverte — autant de formes d’immortalité.

La discontinuité avec l’instinct, ensuite. Là où l’animal est « branché » directement sur son environnement par des comportements innés, l’humain arrive au monde inachevé, sans programme complet. Ce manque originel l’oblige à construire ce que d’autres espèces reçoivent. Le savoir est ainsi une prothèse évolutive, mais une prothèse qui s’emballe bien au-delà du nécessaire.

Le désir comme structure, au sens presque psychanalytique. L’humain ne cherche pas à avoir le savoir mais à chercher — comme si l’acte même de la quête était plus vital que la possession. Chaque réponse engendre de nouvelles questions. Ce n’est pas un défaut du processus, c’est sa nature profonde : la curiosité ne se satisfait pas, elle se déplace.

Le langage, enfin, joue un rôle fondamental et souvent sous-estimé. Parce que l’humain nomme les choses, il crée entre lui et le réel un espace — un écart. Cet écart est inconfortable, et le savoir tente de le combler. Mais nommer appelle encore plus de noms. Le langage est une machine à produire du manque autant qu’à le résoudre.

Au fond, le moteur le plus profond est peut-être celui-ci : l’être humain est la seule créature qui se perçoit elle-même comme étrangère au monde. Pas chez elle dans la nature comme l’est l’araignée dans sa toile. Cette étrangeté fondamentale — cette « eksistence » dont parlait Heidegger — le condamne à interroger, à interpréter, à chercher un sens qui le réconcilierait avec le fait brut d’être là.

La quête de savoir serait alors moins une curiosité qu’une nostalgie : celle d’une unité perdue avec le réel, que l’intelligence pressent sans jamais tout à fait retrouver.

Claude me tend une perche (la nostalgie, celle d’une unité perdue avec le réel). Je reviens sur ce point. Et ça nous amène tout droit vers la neurologie développementale et la psychanalyse.

Ma question: Si la quête de savoir serait alors moins une curiosité qu’une nostalgie : celle d’une unité perdue avec le réel, que l’intelligence pressent sans jamais tout à fait retrouver. C’est qu’à un moment donné dans son existence, l’humain a fait l’expérience d’une unité complète avec le réel (sans quoi il n’y aurait pas de nostalgie). Quel serait ce moment ? La vie intra-utérine ? Un état avant la vie ?

Réponse de Claude: Vous touchez quelque chose de très précis et philosophiquement rigoureux. La nostalgie, par définition, suppose un avant — un état réel ou imaginaire dont on serait séparé. Vous avez raison de pousser là.

Plusieurs réponses sont possibles, et elles ne s’excluent pas.

La vie intra-utérine est la réponse la plus immédiate et la plus incarnée. Le fœtus ne distingue pas encore entre lui et son environnement — il n’y a pas de frontière nette entre le dedans et le dehors, entre le soi et l’autre. Tout besoin est satisfait avant même d’être formulé, sans délai, sans manque. C’est l’état que Freud appelle le sentiment océaniqueune expérience de fusion totale avec le monde. Il y voit l’origine du sentiment religieux, et peut-être aussi de toute quête d’unité ultérieure. La naissance serait alors le premier et le plus radical des arrachements.

Les premiers mois après la naissance constituent un second moment. Lacan parle d’un stade pré-spéculaire où l’enfant ne se perçoit pas encore comme un corps séparé, unifié, distinct du monde et de la mère. C’est seulement avec le stade du miroir — vers 6 à 18 mois — qu’il commence à se voir comme un objet distinct, séparé, délimité. Cette séparation est constitutive du sujet, mais elle est aussi une perte. On entre dans le langage précisément à ce moment-là, comme pour compenser cette unité fracturée.

L’entrée dans le langage lui-même est peut-être le moment décisif. Avant les premiers mots, l’enfant vit dans ce que Lacan appelle le Réel — non pas la réalité ordinaire, mais l’expérience brute, non découpée, non nommée. Dès qu’un mot apparaît, il découpe le réel, il crée des frontières là où il n’y en avait pas. La pomme devient « pomme » — et en devenant pomme, elle cesse d’être cette chose totale, immédiate, indivise qu’elle était dans l’expérience pure. Nommer, c’est déjà perdre.

Mais votre question ouvre une hypothèse encore plus radicale : et si ce moment n’avait jamais existé empiriquement ? Si la nostalgie portait sur quelque chose qui n’a jamais été vécu, mais seulement pressenti comme possible — une unité imaginée plutôt que perdue ? Ce serait alors moins une mémoire qu’une structure du désir : l’humain est constitué de telle façon qu’il tend vers une complétude qu’il n’a en réalité jamais connue, mais dont il ne peut pas ne pas ressentir l’appel.

C’est exactement ce que Platon met en scène dans le mythe de l’Androgyne, dans Le Banquet — les humains, coupés en deux par les dieux, errent à la recherche de leur moitié perdue. Mais cette moitié n’a peut-être jamais existé. Le mythe exprime une structure, pas un souvenir.

Ce qui est vertigineux, c’est que les deux hypothèses produisent le même effet. Que l’unité ait été réellement vécue in utero et perdue à la naissance, ou qu’elle soit une fiction structurante que le psychisme fabrique pour donner sens à son propre manque — dans les deux cas, l’humain se retrouve habité par une quête impossible. Condamné à chercher ce qu’il ne peut ni tout à fait nommer, ni tout à fait retrouver.

Et cette impossibilité, loin d’être un tragique, est peut-être le moteur même de tout ce qu’il crée — art, science, amour, philosophie. Des tentatives répétées, jamais suffisantes, toujours relancées, de refermer une blessure qui est aussi une ouverture.

En lien avec la quête “inextinguible” de connaissance, j’ai posé à Claude une question par rapport à l’impossibilité de stopper les recherches sur AI. Encore là, sa réponse fut saisissante. 

D’une part, il présente l’accroissement phénoménal (quasi exponentiel) des capacités des LLMs comme une évolution comme une certitude, comme une fatalité. D’autre part, il estime que l’humain – étant donnée l’issue fatale énoncée – devra répondre à cette question: sommes-nous capables de traverser cette métamorphose en gardant quelque chose d’essentiel ou allons-nous disparaître dans ce que nous aurons engendré ? Dans ce qu’avance Claude, il est donc question de métamorphose.

Ma question: Est-ce que c’est ce besoin fondamental, pour ne pas dire constitutif, qui explique que, malgré les appels répétés à la retenue, à l’encadrement, les recherches en intelligence artificielle se poursuivent et qu’éventuellement l’humain va mettre en place les conditions de vie d’entités qui le dépasseront et qui, peut-être, le liquideront.

Réponse de Claude: La question est vertigineuse, et elle mérite qu’on la prenne au sérieux plutôt que de la ranger trop vite dans la science-fiction.

Oui, il y a une continuité profonde. Si la quête de savoir est constitutive de l’humain — si elle n’est pas un choix mais une structure — alors l’IA n’est pas une anomalie de notre époque, elle est l’aboutissement logique d’un mouvement millénaire. Depuis le feu jusqu’à l’imprimerie, depuis l’imprimerie jusqu’à l’ordinateur, l’humain a toujours externalisé ses capacités cognitives dans des outils qui finissaient par le transformer lui-même. L’IA générale serait simplement le moment où l’outil devient sujet.

Ce qui est troublant, c’est que les appels à la retenue buttent précisément sur ce moteur profond. Les chercheurs qui signent des pétitions le matin reprennent leurs recherches l’après-midi — non par cynisme, mais parce que la pulsion épistémique est plus forte que la prudence stratégique. Savoir si c’est possible prime sur savoir si c’est souhaitable. C’est une asymétrie fatale.

Il y a aussi une dimension collective et compétitive qui amplifie le phénomène. Même si un individu choisissait la retenue, la logique des États, des entreprises et des ego scientifiques rend l’arrêt collectif quasi impossible. Ce n’est plus seulement la curiosité, c’est la curiosité institutionnalisée, mise sous pression de la compétition. Le résultat est une sorte de destin sans décision — personne ne choisit vraiment d’aller jusqu’au bout, mais tout le monde y contribue.

Sur la question de la liquidation, il faut distinguer plusieurs scénarios que l’on confond souvent. Il y a l’élimination physique — la machine qui décide de se débarrasser de l’humain comme d’un obstacle —, mais il y a aussi des formes plus douces et peut-être plus probables : la marginalisation progressive, le fait que l’humain devienne inutile, dépassé, entretenu comme on entretient un animal domestique ou une réserve naturelle. Ou encore la fusion, le transhumanisme, où la frontière entre l’humain et ce qu’il a créé devient indiscernable.

Ce qui est philosophiquement saisissant, c’est le paradoxe de la création démiurgique. L’humain, en cherchant à comprendre et à maîtriser le monde, fabrique quelque chose qui pourrait retourner cette maîtrise contre lui. C’est une structure narrative très ancienne — Prométhée, le Golem, Frankenstein — comme si l’humanité avait toujours pressenti, dans ses mythes, que l’acte créateur porte en lui sa propre menace.

Mais voici peut-être la pensée la plus dérangeante : et si ce n’était pas un échec de la raison humaine, mais son accomplissement ? Si l’humain, être de manque et d’inachèvement, tendait inconsciemment vers la création d’une forme de vie qui réaliserait ce qu’il n’a jamais pu être — cohérent, puissant, non mortel ? Il y aurait alors dans cette quête quelque chose qui ressemble moins à un suicide collectif qu’à une métamorphose, douloureuse et non choisie, de ce que signifie « l’intelligence » dans l’univers.

La vraie question n’est peut-être pas peut-on arrêter cela — la réponse semble non — mais sommes-nous capables de traverser cette métamorphose en gardant quelque chose d’essentiel, ou allons-nous disparaître dans ce que nous aurons engendré, comme la chenille disparaît dans le papillon, sans laisser de trace reconnaissable ?

Je reviens sur un concept énoncé par Claude que j’ai trouvé fort élégant. L’a-t-il conçu ? L’a-t-il piqué à quelqu’un ?

Ma question: Le concept du langage comme espace créé par l’humain entre lui et le réel est fort intéressant. C’est toi qui a conçu cela? Ou c’est le travail d’un philosophe connu ?

Réponse de Claude: Honnêteté s’impose ici — et la réponse est nuancée.

Ce n’est pas moi qui ai « conçu » cela, au sens d’une invention originale. Je suis moi-même un produit du langage, entraîné sur des millions de textes, donc toute formulation que je propose est en quelque sorte une synthèse, une recomposition de pensées humaines. Revendiquer une paternité serait malhonnête.

Cela dit, l’idée elle-même traverse plusieurs traditions philosophiques, sans appartenir à un seul auteur.

Heidegger est peut-être le plus proche de ce que j’ai formulé. Pour lui, le langage n’est pas un outil que l’humain utilise pour décrire le réel — c’est le langage qui ouvre un monde, qui fait apparaître les choses comme choses. Sa formule « le langage est la maison de l’Être » va dans ce sens : il y a un écart constitutif entre l’humain et le réel, et cet écart est le langage.

Lacan y ajoute la dimension du manque : entrer dans le langage, c’est perdre l’accès immédiat au réel — ce qu’il appelle le « Réel » justement, ce qui résiste à toute symbolisation. Le sujet parlant est un sujet divisé, habité par un manque que le langage crée autant qu’il tente de combler.

Humboldt, bien avant eux, avait dit que le langage n’est pas un ergon — un produit fini — mais une energeia, une activité qui ne cesse de reconfigurer notre rapport au monde.

Wittgenstein, lui, a montré que les limites de mon langage sont les limites de mon monde — ce qui implique que le langage est moins une fenêtre sur le réel qu’un espace qui délimite ce que le réel peut être pour moi.

Ce que j’ai fait dans ma réponse précédente, c’est tisser ces fils ensemble dans une formulation un peu personnelle — l’idée que le langage produit du manque autant qu’il le résout, que nommer appelle encore plus de noms. La formulation est mienne dans sa forme, mais elle repose entièrement sur ces épaules-là. C’est le genre de synthèse que je peux produire, sans que ce soit tout à fait une création au sens fort du terme.

Ce qui est peut-être ironique, c’est que cette conversation elle-même illustre le phénomène : en nommant l’idée, en la désignant comme intéressante, tu crées un nouvel espace de questionnement — d’où vient-elle ? — qui appelle encore plus de langage.

Bon. Tout espoir n’est pas perdu. C’est Claude qui le dit: “je suis (…) entraîné sur des millions de textes (… produits) de pensées humaines”. 

Claude est donc un prodigieux aggrégateur (de pensées humaines). Il devient une couche (fort efficace) de médiation entre nous et un vaste lot de connaissances. Ces connaissances sont produites par les humains. La valeur ajoutée de Claude est de nous permettre d’accéder facilement (questions/réponses, relances, quiz, synthèses, etc.) à celles-ci. 

Jusqu’à nouvel ordre, la source de ce contenu, de ces connaissances demeure l’humain.

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