1 957 500 billes

(Texte soumis à la revue XYZ mars 2026 / non-retenu)


En hommage aux mouvements étudiants de 2012. En hommage à leur immense créativité.

1 957 500 billes. C’est le nombre qui avait été estimé: 1 957 500 billes. C’est-à-dire plus précisément 7830 paquets de 250 petites boules de verre translucides de toutes les couleurs. 7830 paquets de billes qui avaient été acheté au cours des dernières semaines par des partisans dans tous les Dollarama de la ville.

Une manifestation. Une manifestation sous le thème de «Recyclons leurs profits». Un des pires thèmes qu’on eût trouvé au cours des 50 dernières années. Mais peu importe. Sous le thème donc du recyclage. En tête de cortège, des bacs de recyclage. De gros bacs verts sur rouletttes. 14 groupes provenant de 14 secteurs de la ville. Plus de 20 000 personnes. Et 14 groupes avec des bacs de recyclage. Exactement 54 bacs de recyclage qui avaient été empruntés pour l’occasion. 54 bacs de recyclage remplis de petites billes translucides. Remplis de 36 250 billes par bac, pour être précis. Mais honnêtement, personne ne les avait compté.

14 groupes provenant de 14 secteurs de la ville: St-Michel, Montréal-Nord, Ahuntsic, Plateau, Cartierville, Outremont, Ville St-Laurent, Mile-End, Rosemont, Verdun, Centre-Sud, St-Léonard, Hochelaga, Ville-Marie. 14 groupes qui avaient convergé, en poussant leurs bacs verts, vers un point de ralliement: le parc Émilie Gamelin. Les flics étaient là. Fidèles au rendez-vous comme toujours. Les paniers à la salade. Le poste de commandement. Les gyrophares. Les flics à vélo. L’hélicoptère de la SQ. Les anti-émeute habillés en soldats galactiques. Comme si l’émeute était une possibilité. 

Quitte à la provoquer.

«Nous vous avisons que la manifestation a été déclarée illégale et vous donnons ordre de vous disperser immédiatement.»

Quitte à la provoquer.

Une manifestation pacifique. De gros bacs vert. 1 957 500 billes. Des manifestants rassemblés. Qui attendaient le signal. Pas de discours. Pas de musique. Un gros moment de flottement. Qu’est-ce qui se passe? Les flics qui attendaient. Les manifestants qui attendaient. Les bacs qui attendaient. Les billes aussi.

Soudainement, tel un géant extirpé de son sommeil, tel un long serpent dont la tête n’aurait pas encore avisé la queue, le cortège s’ébranla. Pris la rue. Itinéraire non-divulgué. Parcours à découvrir. #manifencours. Le géant avançait au son des slogans scandés, gueulés, hurlés: Recyclons leurs profits! El pueblo unido jamas sera vencido! A qui la rue? A nous la rue! 

20 000 personnes prenaient la rue. Contournaient les voitures. Se foutaient des sens uniques. Se foutaient des feux de circulation. Souriaient aux conducteurs frustrés. Souriaient aux partisans qui les saluaient bruyamment aux portes des commerces, sur les terrasses des bars. 20 000 personnes prenaient la rue. Une marée humaine. Et des bacs verts. Et des billes. 20 000 personnes prenaient la rue. Il n’y avait plus de stop. Il n’y avait plus de feu de circulation. Le monde avait envahi la rue. Et les flics qui suivaient tant bien que mal. Qui cherchaient à anticiper le trajet. A canaliser la marée. Pas vers le secteur financier. Pas vers Westmount. 

Bien que provenant de 14 origines distinctes, les bacs verts avaient été progressivement poussés vers le devant. Comme s’ils devenaient les principaux acteurs de la manifestation.  Un mur vert sur lesquels les plus hardi.e.s tapaient pour instaurer le rythme, la scansion. Pas de système de son, pas de baloune ni de parapluie. Que des gens. Jeunes et vieux. Étudiants, travailleurs, chômeurs. Le bruit de pas. Le son des voix. Le bruit de l’hélico. Réverbérations. Un mur vert derrière lequel un cortège humain marchait dans la ville. A nous la rue! Recyclons leurs profits!

Comme cet énorme serpent où la queue avait finalement suivi la tête, le cortège arpentait les rues du centre-ville. Un serpent avec 1 957 500 billes sur son nez. Le serpent remonta Berri et tourna sur Sherbrooke direction ouest. La police s’énervait un peu. 

Les blacks blocs émergèrent du lot. Rapides, agiles, précis. Quelques vitrines fracassées. Quelques abribus décorés. Et ils réintégrèrent la foule.

Le cortège qui avait monté la cote de la rue de l’Hotel-de-ville soudain s’arrêta. Cul-de-sac. Le monde en haut, les flics en bas. Cul-de-sac. Plus nulle part où aller. Les bacs en haut, les flics en bas.

Soudainement, comme si une main était descendue du ciel pour séparer les eaux. Comme si un savante chorégraphie s’était enclenchée. Toustes se rangèrent sur les trottoirs, dégageant la chaussée. Une grande allée est ainsi dégagée. Une allée de bowling. Le monde en haut, les flics en bas. Les bacs en haut, les flics en bas. Les billes en haut, les flics en bas. Et l’allée. Et la chaussée. Macadam reluisant, ruisselant toute l’eau des bottes mouillées des marcheurs.

Rue de l’Hotel-de-ville, tout en haut. Foule immobile, flics hésitants. Flics qui aboyaient dans leurs radios. Slogans hurlés, beuglés en harmonie. El pueblo unido jamas sera vencido! Recyclons leurs profits! L’eau qui ruisselait sur le pavé. Les percussions sur les bacs verts, décidément très utiles. Les percussions des matraques sur les bouclier, intimidation méprisable. Foule, flics, slogans, eau qui ruisselle. Gouttes qui dévalaient la pente. 

Un autre moment de flottement. Qu’est-ce qui se passe? Les flics qui attendaient. Les manifestants qui attendaient. Les bacs attendaient. Les billes aussi.

1 957 500 billes. 54 bacs verts. 36 250 billes par bac. 

Au signal prévu, d’un seul coup, les bacs verts furent renversés. Libérèrent les billes. Qui rejoignirent les gouttes d’eau. Qui dévalèrent la pente de la rue de l’Hotel-de-ville. Une très belle scène. 1 957 500 billes, ça fait tout de même pas mal de billes. Une mer de billes. Libérées et rageuses. Un bruit infernal.

Les flics n’avaient pas compris que les bacs étaient remplis de billes. D’où une légère surprise. Une légère confusion. Les premiers flics tentèrent d’éviter les billes en levant leurs pieds. Erreur. Des flics à la renverse. Qui en faisaient tomber d’autres. Les boucliers anti-émeute revolèrent. Les matraques revolèrent. Une scène pas vraiment gracieuse. En fait, parfaitement ridicule. 

Deuxième signal. Derrière le tsunami de billes, 20 000 personnes descendirent en courant, en hurlant.

Ce fut la panique totale. Le chaos. Les manifestants couraient dans toutes les directions. Sans s’arrêter. Les flics couraient partout. Retombaient sur les billes.

Les billes fracassaient les vitres des commerces. S’engouffraient dans les bouches d’égout. Frappaient sur les boucliers des anti-émeutes.

Tout ceci ne dura que quelques minutes. Trois tout au plus. Mais tout de même. On en parlera encore très longtemps.

Bref, ce fut une très belle soirée.

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