Vieillir, la nuit

(Texte soumis au concours de Poésie de Radio-Canada, on verra les résultats en novembre)

Le silence la nuit

Avec radio acouphènes pour seule compagne

Grincements de pièces de métal qui s’entrechoquent

Cris stridents qui de l’intérieur hurlent à mes tympans

Enveloppé de pénombre

Je fixe le plafond qui se manifeste à mes rétines en un panorama de couleurs indécises

Esprit qui vagabonde au gré de souvenirs

Mélanges d’éclisses de songes et de rêves abandonnés

Je suis un vieil oiseau

Qui croasse une langue qui n’existe plus

Je parle avec des mots, avec une syntaxe, avec un débit

Qui trahissent le fait que j’appartienne au siècle dernier

Tous ces livres autour de moi

Je parcours ces vieilles notes manuscrites qui ont traversé le temps

L’émotion de lire et d’entendre des voix issues du passé

Plus personnes ne ressent ça

J’émets de curieux borborygmes en m’asseyant dans mon fauteuil

Et juste faire cela me prend une éternité

J’émets de curieux borborygmes en me levant de ce fauteuil

Et juste faire cela me prend une éternité

Les jeunes ne m’écoutent plus

Ceux qui le font, le font par politesse

Et si je bafouille, si je trébuche sur un mot, si ma mémoire me fait défaut ne serait-ce qu’un instant

Je vois leur regard fuir, leur attention glisser ailleurs

Ce n’est pas une question d’irrespect

Ou d’ignorer un être devenu inutile

Nous vivons tout simplement dans des mondes parallèles

Des mondes qui ne se côtoient pas

Je me promène dans la ville

Mes yeux voient davantage les commerces qui n’y sont plus

Que ceux qui y sont

Mon regard est tourné vers le passé

La librairie Champigny sur St-Denis

La librairie Olivieri sur Lacombe

La librairie Hermes sur Laurier

L’époque où Renaud-Bray vendait des livres

J’ai tout vu, j’ai tout vécu

L’effervescence des années 70. La crise d’octobre. J’avais 10 ans.

L’élection de 76. L’espoir, la jeunesse, la joie. 

Le référendum de 80. L’échec. J’avais mon t-shirt de René Lévesque. Mon poster de René Lévesque.

Les années Reagan. L’ère Thatcher. Ces sales idées de droite.

La crise de 1982. Les taux d’intérêt à 22%.

Trudeau fatigué, brûlé. Lévesque fatigué, brûlé.

L’arrivée de ce monstre qui s’appelait mondialisation. Le libre-échange. La droite au pouvoir.

La crise d’Oka. Notre solidarité avec nos amis Mohawks. Tout ça pour un putain de terrain de golf.

Le référendum de 1995. Encore la défaite. Et les mots malheureux de Parizeau. Le cafard et la honte.

Le passage à l’an 2000. Date mythique s’il en est une. Pas de bug du même nom finalement.

Le 11 septembre 2001. Le spin vers l’Irak. Powell et son minable petit show à l’ONU. Cheney que j’ai détesté de tout mon être.

2011, la commission Charbonneau. Une génération de crosseurs. La mienne.

2012, le printemps érable. L’incroyable énergie, l’intelligence et la créativité des étudiants.

La loi 78. L’odeur du fascisme. Anarchopanda et des casseroles. La loi spéciale, on s’en câlisse!

2013, l’odieuse charte des valeurs. L’instrumentalisation de la peur. La division du peuple comme pensée politique. 

J’ai tout vu, j’ai tout vécu

Mais là, je suis fatigué

Fatigué, tellement fatigué

Seul, tellement seul

Le silence la nuit

Je laisse la fatigue envahir mon corps, m’engourdir, s’écouler dans mes veines

Je ne la combats pas

J’offre mon souffle au néant

Il est temps que tout ça finisse

Que je redevienne poussière

Rejoindre mon père. Rejoindre ma mère. Rejoindre ma soeur.

Tunnel de lumière et générique de fin

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